Entre ce que je vois et dis, entre ce que je dis et tais, entre ce que je tais et rêve, entre ce que je rêve et oublie, la poésie. Elle glisse entre le oui et le non: elle dit ce que je tais, elle tait ce que je dis, elle rêve ce que j’oublie.
L’aube est pour moi le lieu d’une singulière répétition. L’aube en est pour moi le temps le temps le temps.
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Inévitablement, je ne m’allonge sur mon lit qu’au moment même où commence à poindre le soleil, dont les premiers rayons, presque entièrement absorbés par un épais rideau, n’arrivent point à lever l’obscurité, à dissiper la nuit, mais, tout au plus, à disperser quelques halos çà et là dans la chambre, sur mon visage, et, moi, fatigué mort, l’esprit tout occupé des pensées de la nuit, des réflexions de demain, les paupières bien closes, à l’abri de toute illumination, m’acheminant lentement, après le calme et la mollesse préalables, vers un certain état de tension, une certaine rigidité cadavérique, qui ne se trouve aucunement perturbée par les premiers vrombissements — l’impossibilité même du trouble garantie par une sereine défaillance du corps —, suis assuré, dès que j’entends de nouveau ronfler le moteur, d’avoir accès aux limbes, à l’entre‑deux, là où toujours je suis mais ne le remarque habituellement pas, là où, malgré mes paupières closes par toute la force de ma volonté, le jour et la nuit se peuvent regarder fixement sans rien perdre de leur essence, sans pour autant s’annuler l’un l’autre. Le rideau s’ouvre mais demeure fermé.
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L’espace d’un instant. Le tumulte s’élève sans origine propre — ou plutôt de cette absence d’origine en moi —, des voix discordantes et de différentes intensités s’entrechoquent, s’entremêlent, et le morcellement des images qu’elles font naître me disloque d’une étrange syntaxe, d’une étrange façon, me déflaboxe, comme si une nuée d’oiseaux faisait fuir l’épouvantail-de-ma-conscience, me forçant à assister passivement au spectacle de ma schizophrénique liberté — là même où se nouent mon assujettissement et ma liberté —, à la faillite de ce que je croyais être, me mettant brièvement en présence de moi-même dans ma quasi-totalité : mon individû, tout ce que je possède et ne possède pas à la fois.
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Dans l’ombre, une scène se profile, lumineuse. Une scène, c’est-à-dire un miroir où, tandis que moi-même, n’étant toujours aux prises qu’avec moi-même, me décompose vers l’oubli, des voix étrangères, elles, me composent en un fugitif spectacle. Une scène, c’est-à-dire un miroir offert à ma noire conscience afin de lui révéler l’absurdité de sa charpente, l’inconséquence de ses interprètes.
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Ennuyée, presque anéantie devant le constat de sa propre artificialité — cette même artificialité qui la fonde —, ma conscience se donne des allures d’auteur, de marionnettiste : Fils originaires de ma pensée, dit-elle, entrelacez‑vous, et faites se mouvoir vos pantins, les fils originaires de ma pensée, faites-vous infanticides, faites-les fratricides, et faites-les répéter cette scène jusqu’à lui donner un semblant d’unité, faites‑les répéter cette scène jusqu’à ce que, naturellement, vous disparaissiez dans cette même unité avec eux, me laissant sans intermédiaire seul maître de moi, mais c’est en vain que ma conscience se fatigue, feint la toute‑puissance vis-à-vis d’un arbitraire qu’elle ne peut tolérer, car, malgré tous ses mouvements, elle ne demeure que passive…
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L’espace d’un instant. Parce que l’aube ne saurait perdurer jusqu’à entrevoir le crépuscule, et qu’en moi, le spectateur s’évanouit à mesure que semble se taire le vrombissement, à mesure que la sereine défaillance du corps étend sur lui l’édredon de l’oubli, le linceul du sommeil.
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Si le théâtre de la pensée se joue de l’absence du spectateur et de celle de l’auteur, il n’en est pas moins en constante représentation, et c’est bien de moi — de moi au cœur de l’opposition présence / absence — qu’il s’agit durant celle-ci : cette expérience intérieure, à ne pas entendre au sens où l’emploie Bataille même si elle apparaît comme une expérimentation, non dépourvue d’angoisse, des zones limitrophes de la conception qu’a l’étant de lui-même, cette expérience intérieure du théâtre la pensée, disais-je, qu’il m’est possible presque à chaque jour de percevoir dans l’espace d’un instant, me révèle que ce théâtre est le nœud gordien de mon origine, c’est-à-dire qu’inlassablement, il rejoue une scène originaire à partir de laquelle je suis re-présenté et ré-établi comme sujet-pensant pensé.
(Et, comme toute scène est originaire, il n’y a réellement d’origine que dans l’instant qui se présente sans cesse à nouveau — dans l’instant de la re-présentation.)
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S’il existe un certain déterminisme de la pensée, cela n’exclut pourtant pas que, pendant la veille, je puisse m’en approprier dans une certaine mesure le théâtre, et ainsi, par sa performativité, m’agir et m’autodéterminer. Appropriation toujours illusoire, et qui présuppose un Propre. Or, ce que je nomme l’Autre en moi me confond, se confond avec moi, et pourquoi diable la compréhension, dans toute son ambiguïté, serait-elle la condition me permettant de considérer le propre, ne m’échappé-je pas à moi‑même? Le leurre de la raison, c’est de tout considérer comme un rapport de force : la raison est la camisole de force d’une logique implacable nous forçant à l’appropriation, à la possession — logique implacable pour incapables, elle est le phallus postiche venant pallier notre impuissance —, la camisole de force que nous nous enfilons tait l’indicible en nous et nous érige en ce que nous ne sommes pas, c’est‑à‑dire en la maîtrise de nous‑mêmes, en la matrice toute-puissante de notre pensée.
Mais vouloir ainsi inverser entièrement la situation à l’avantage du sacro-saint godemiché de la raison, ne serait-ce pas affirmer que penser, c’est toujours se faire violence, se soumettre à l’ordre de l’intelligible? alors que ces scènes-miroirs, que j’ai mentionnées précédemment, reflètent dans un mouvement continuel le propre par l’étranger, l’étranger par le propre, et sont plutôt de l’ordre d’une médiation — à ne pas entendre au sens d’arbitrage —, médiation qui se doit d’être rigoureuse, entre l’intelligible et l’inintelligible, discréditant la volonté d’ordonner à tout prix la réflexion et d’en effacer la part d’arbitraire. En ce sens, pour ne pas qu’être pensé : pour devenir à la fois un sujet pensé et pensant, il faut opérer une sélection parmi le matériau brut du théâtre de la pensée, s’en faire, comme il est impossible d’en être l’auteur, le metteur en scène — non pas un metteur en scène tout‑puissant qui tenterait d’occulter les articulations de l’œuvre originale comme s’il en était le seul créateur, non pas un metteur en scène falsificateur qui en dénaturerait tout le propos pour seule fin de la transposer dans une situation à laquelle personne n’aurait encore pensé, non pas un metteur en scène despote ne pouvant soutenir les contradictions inhérentes à tout bon texte et qui tenterait, par un geste de censure, de l’aplanir à grands coups de verges raisonnés, non pas un metteur en scène dissimulant son manque de discernement sous sa sempiternelle originalité, non pas ce genre de metteurs en scène qui sévissent à l’heure actuelle sur toutes les scènes du monde, mais un metteur en scène qui suppléerait au manquement de la raison une rigueur autre, celle, par-delà les contradictions, d’une médiation continuelle entre ce que l’on considère soi et l’Autre en soi.
Perçue ainsi, la réflexion se fait inflexion de la pensée, et ce mouvement ne doit jamais s’immobiliser ne doit jamais s’immobiliser ne doit jamais s’immobiliser. Toujours aux prises avec mon inachèvement — et loin de m’en plaindre —, je suis la projection de ma pensée dans sa réinflexion infinie.
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Expérience intérieure avant tout, le théâtre de la pensée ne se soucie guère d’une vérité. Il semble que, malgré la dénonciation constante de l’illusion théâtrale, qui nous tient lieu de pense-bête, dans la dramaturgie moderne, il y ait encore des gens d’une assez grande naïveté pour la rechercher jusque dans leur théâtre intérieur. Si l’artifice de la pensée en a long à dire sur nous-mêmes, il le fait plutôt par l’itérabilité de son caractère fondateur que par la multiplicité de vérités qu’il fabrique, vérités toutes contestables de par leur nature, mais qu’il ne faut point négliger pour cela, vérités dont le seul critère de validité est la rigueur intellectuelle avec laquelle est menée l’expérience intérieure. Le théâtre de la pensée n’est jamais qu’un miroir où se reflètent à la fois d’innombrables quêtes vers le savoir et vers le non-savoir. Et, pas plus que moi, il ne peut trancher, il ne veut trancher. Dans l’entre-deux, l’inconfort de la contradiction n’est pas seulement inconfortable…
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En parcourant à nouveau la sinuosité du lacis de ma pensée, de façon à en empêcher la stagnation, j’entrevois le passé à venir : ma pensée dans sa réinflexion infinie ne rebrousse pas chemin, même recroquevillée sur elle-même, et c’est penché sur le corps étranger qui lui sert d’appui, elle-même recroquevillée sur elle‑même inscrite à même un corps étranger, que j’assiste non seulement à sa re-présentation au second degré, mais surtout à l’étrange phénomène de son apparition à l’extérieur de mon corps et à celui de ma dépossession concomitante. Le passage d’une infinité de scènes originaires d’un théâtre à l’autre fait qu’inévitablement, les pensées qui m’incarnaient en moi me désincarnent hors de moi-même, me rendent en une succession, parfois discontinue, d’instantanés ou d’instants intellectuels, qui, dès qu’ils ont noirci la blancheur du monde — s’attachant à ce qui n’est pas moi —, ne m’appartiennent plus, sont déjà dépassés et n’en continuent pas moins leurs incessantes représentations.
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Tout de même là, quelque part, en inadéquation avec ce que je crois être, en inadéquation avec chacune de mes productions, je.
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« Je » n’est jamais que l’instantané de ma re-présentation — me dépossédant sans toutefois me posséder, me re-présentant sans toutefois me représenter, moi —, et ce « je »‑ci, affirmé postérieurement, diffère intrinsèquement de ce « je »-là non seulement par une impossible adéquation entre eux, mais par la surimpression d’un autre instantané, d’un autre instant tenu immobile entre ses griffes. Je ne suis aucun de ces « je » et les suis chronologiquement tous : « Le "je", comme l’affirme Butler dans le Récit de soi, représente toujours le moment de l’échec d’un sujet à se narrer lui-même. » Dès lors qu’il est prononcé, il, malgré son échec à me représenter, influe quand même sur le « je » à venir — par la nature même du langage : performative —, de même que, isolant l’instant de sa répétition, l’instantané de ma re-présentation ne peut faire autrement qu’agir sur l’instant à naître, celui de la re-présentation suivante.
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Mise en abyme, théâtre dans le théâtre, essai dans l’essai : faire du théâtre de la pensée le théâtre même de l’expérience intellectuelle, cela va forcément de pair, à moins d’être aveuglé par sa bonne volonté ou par certaines œillères théoriques, avec l’expérience d’un décalage, et l’écriture du théâtre de la pensée comme métaphore de l’essai, lui-même théâtre de l’expérience intellectuelle, s’y heurte, s’y ébranle, est confronté à l’expérience de ses propres limites, les cerne, puis se mine de l’intérieur — comme moi, l’essai ne correspond plus ni à lui‑même ni au but qu’il s’était fixé, comme moi, pas moins l’un que ni l’un ni l’autre : entre-deux.
Cette inadéquation entre ses différentes imbrications n’est pas le moindre des charmes de l’essai gigogne, dont l’hérésie, qui, selon Adorno, en est la règle formelle, m’apparaît par la médiation continuelle (à ne pas entendre au sens d’arbitrage) qu’il établit entre des contradictions insolubles. S’il se veut hérétique, cet essai doit en effet l’être non seulement par rapport aux autres genres, dont la pureté est aussi depuis longtemps entachée, mais aussi par rapport à lui‑même — ne pas répondre à son programme est en quelque sorte son hérésie fondatrice, laquelle ne doit pas être, à la hâte, associée à un manque de rigueur mais dénote plutôt la conscience qu’a l’essayiste du caractère expérimental, fondamentalement digressif de toute pensée. De par sa souplesse formelle, l’enveloppe en apparence barbare qu’est l’essai, tel qu’il se doit d’être, se montre la forme la plus à même de recouvrir, sans trop l’altérer, la difformité du théâtre de la pensée, qui, dans sa quête infinie vers savoir et non-savoir, ne progresse jamais que par soubresauts et avortements — la suspension de cette recherche infinie n’en accentuant que le caractère in-fini (l’infini, par définition, ne pouvant être menée à terme) —, la plus à même parce que débarrassée du monopole et du contrôle de la raison, elle accueille plutôt que normalise. Mise en abyme de lui-même en tant que possibilité infinie d’accueillir l’altérité sans trop l’altérer, l’essai est gigogne par annexion, par liaison, par superposition, et ce qu’il contient, ne se contenant que tant bien que mal, le détermine tout autant qu’il en est transpercé de toute part.
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Entre-deux, l’essai en tant que théâtre de la pensée, comme lui, comme moi, à la fois s’autodétermine et est déterminé, c’est-à-dire qu’il est essentiellement le produit d’une réinflexion continuelle et rigoureuse entre ce qu’il est et ce qu’il n’est pas, entre le propre et l’étranger, entre l’intelligible et l’inintelligible : il se meut entre des contradictions insolubles dont il se fait, étant lui-même contradiction insoluble, l’intermédiaire pour la seule et bonne raison que cette intenable et souhaitable position constitue la seule possibilité qu’il a d’être, la seule possibilité qu’il a de progresser, avant son inévitable avortement, et, s’il est inscription de la théâtralisation de la pensée, théâtralisation du théâtre même de la pensée, pour ainsi dire fictionnalisation de ce dont son metteur en scène est dépossédé — celui qui pense ne pense plus, mais est écrit pensant, pensais-je à l’instant —, c’est par un long soliloque dialoguant avec toute forme d’altérité inaltérable en lui-même et hors de lui-même que se construit l’essai gigogne — soliloque fondamentalement dialectique —, de là l’hérésie de sa forme : de son rapport à l’altérité comme formateur.
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Et, tout en le vivant, cet essai gigogne, il me semble bien l’avoir rêvé à répétition dans l’ambiguïté d’une aube ne chassant jamais ma nuit, d’une aube ne chassant jamais ma nuit que pour l’éteindre, l’éteindre en l’espace d’un instant et laisser les ténèbres envahir la scène et le soleil brûler tant qu’il voudra.



