samedi 3 janvier 2009

ENTRE-DEUX

Entre ce que je vois et dis, entre ce que je dis et tais, entre ce que je tais et rêve, entre ce que je rêve et oublie, la poésie. Elle glisse entre le oui et le non: elle dit ce que je tais, elle tait ce que je dis, elle rêve ce que j’oublie.

Octavio Paz     

 

 

L’aube est pour moi le lieu d’une singulière répétition. L’aube en est pour moi le temps le temps le temps.

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Inévitablement, je ne m’allonge sur mon lit qu’au moment même où commence à poindre le soleil, dont les premiers rayons, presque entièrement absorbés par un épais rideau, n’arrivent point à lever l’obscurité, à dissiper la nuit, mais, tout au plus, à disperser quelques halos çà et là dans la chambre, sur mon visage, et, moi, fatigué mort, l’esprit tout occupé des pensées de la nuit, des réflexions de demain, les paupières bien closes, à l’abri de toute illumination, m’acheminant lentement, après le calme et la mollesse préalables, vers un certain état de tension, une certaine rigidité cadavérique, qui ne se trouve aucunement perturbée par les premiers vrombissements — l’impossibilité même du trouble garantie par une sereine défaillance du corps —, suis assuré, dès que j’entends de nouveau ronfler le moteur, d’avoir accès aux limbes, à l’entre‑deux, là où toujours je suis mais ne le remarque habituellement pas, là où, malgré mes paupières closes par toute la force de ma volonté, le jour et la nuit se peuvent regarder fixement sans rien perdre de leur essence, sans pour autant s’annuler l’un l’autre. Le rideau s’ouvre mais demeure fermé.

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L’espace d’un instant. Le tumulte s’élève sans origine propre — ou plutôt de cette absence d’origine en moi —, des voix discordantes et de différentes intensités s’entrechoquent, s’entremêlent, et le morcellement des images qu’elles font naître me disloque d’une étrange syntaxe, d’une étrange façon, me déflaboxe, comme si une nuée d’oiseaux faisait fuir l’épouvantail-de-ma-conscience, me forçant à assister passivement au spectacle de ma schizophrénique liberté — là même où se nouent mon assujettissement et ma liberté —, à la faillite de ce que je croyais être, me mettant brièvement en présence de moi-même dans ma quasi-totalité : mon individû, tout ce que je possède et ne possède pas à la fois.

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Dans l’ombre, une scène se profile, lumineuse. Une scène, c’est-à-dire un miroir où, tandis que moi-même, n’étant toujours aux prises qu’avec moi-même, me décompose vers l’oubli, des voix étrangères, elles, me composent en un fugitif spectacle. Une scène, c’est-à-dire un miroir offert à ma noire conscience afin de lui révéler l’absurdité de sa charpente, l’inconséquence de ses interprètes.

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Ennuyée, presque anéantie devant le constat de sa propre artificialité — cette même artificialité qui la fonde —, ma conscience se donne des allures d’auteur, de marionnettiste : Fils originaires de ma pensée, dit-elle, entrelacez‑vous, et faites se mouvoir vos pantins, les fils originaires de ma pensée, faites-vous infanticides, faites-les fratricides, et faites-les répéter cette scène jusqu’à lui donner un semblant d’unité, faites‑les répéter cette scène jusqu’à ce que, naturellement, vous disparaissiez dans cette même unité avec eux, me laissant sans intermédiaire seul maître de moi, mais c’est en vain que ma conscience se fatigue, feint la toute‑puissance vis-à-vis d’un arbitraire qu’elle ne peut tolérer, car, malgré tous ses mouvements, elle ne demeure que passive…

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L’espace d’un instant. Parce que l’aube ne saurait perdurer jusqu’à entrevoir le crépuscule, et qu’en moi, le spectateur s’évanouit à mesure que semble se taire le vrombissement, à mesure que la sereine défaillance du corps étend sur lui l’édredon de l’oubli, le linceul du sommeil.

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  Si le théâtre de la pensée se joue de l’absence du spectateur et de celle de l’auteur, il n’en est pas moins en constante représentation, et c’est bien de moi — de moi au cœur de l’opposition présence / absence — qu’il s’agit durant celle-ci : cette expérience intérieure, à ne pas entendre au sens où l’emploie Bataille même si elle apparaît comme une expérimentation, non dépourvue d’angoisse, des zones limitrophes de la conception qu’a l’étant de lui-même, cette expérience intérieure du théâtre la pensée, disais-je, qu’il m’est possible presque à chaque jour de percevoir dans l’espace d’un instant, me révèle que ce théâtre est le nœud gordien de mon origine, c’est-à-dire qu’inlassablement, il rejoue une scène originaire à partir de laquelle je suis re-présenté et ré-établi comme sujet-pensant pensé.

(Et, comme toute scène est originaire, il n’y a réellement d’origine que dans l’instant qui se présente sans cesse à nouveau — dans l’instant de la re-présentation.)

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S’il existe un certain déterminisme de la pensée, cela n’exclut pourtant pas que, pendant la veille, je puisse m’en approprier dans une certaine mesure le théâtre, et ainsi, par sa performativité, m’agir et m’autodéterminer. Appropriation toujours illusoire, et qui présuppose un Propre. Or, ce que je nomme l’Autre en moi me confond, se confond avec moi, et pourquoi diable la compréhension, dans toute son ambiguïté, serait-elle la condition me permettant de considérer le propre, ne m’échappé-je pas à moi‑même? Le leurre de la raison, c’est de tout considérer comme un rapport de force : la raison est la camisole de force d’une logique implacable nous forçant à l’appropriation, à la possession — logique implacable pour incapables, elle est le phallus postiche venant pallier notre impuissance —, la camisole de force que nous nous enfilons tait l’indicible en nous et nous érige en ce que nous ne sommes pas, c’est‑à‑dire en la maîtrise de nous‑mêmes, en la matrice toute-puissante de notre pensée.

Mais vouloir ainsi inverser entièrement la situation à l’avantage du sacro-saint godemiché de la raison, ne serait-ce pas affirmer que penser, c’est toujours se faire violence, se soumettre à l’ordre de l’intelligible? alors que ces scènes-miroirs, que j’ai mentionnées précédemment, reflètent dans un mouvement continuel le propre par l’étranger, l’étranger par le propre, et sont plutôt de l’ordre d’une médiation — à ne pas entendre au sens d’arbitrage —, médiation qui se doit d’être rigoureuse, entre l’intelligible et l’inintelligible, discréditant la volonté d’ordonner à tout prix la réflexion et d’en effacer la part d’arbitraire. En ce sens, pour ne pas qu’être pensé : pour devenir à la fois un sujet pensé et pensant, il faut opérer une sélection parmi le matériau brut du théâtre de la pensée, s’en faire, comme il est impossible d’en être l’auteur, le metteur en scène — non pas un metteur en scène tout‑puissant qui tenterait d’occulter les articulations de l’œuvre originale comme s’il en était le seul créateur, non pas un metteur en scène falsificateur qui en dénaturerait tout le propos pour seule fin de la transposer dans une situation à laquelle personne n’aurait encore pensé, non pas un metteur en scène despote ne pouvant soutenir les contradictions inhérentes à tout bon texte et qui tenterait, par un geste de censure, de l’aplanir à grands coups de verges raisonnés, non pas un metteur en scène dissimulant son manque de discernement sous sa sempiternelle originalité, non pas ce genre de metteurs en scène qui sévissent à l’heure actuelle sur toutes les scènes du monde, mais un metteur en scène qui suppléerait au manquement de la raison une rigueur autre, celle, par-delà les contradictions, d’une médiation continuelle entre ce que l’on considère soi et l’Autre en soi.

Perçue ainsi, la réflexion se fait inflexion de la pensée, et ce mouvement ne doit jamais s’immobiliser ne doit jamais s’immobiliser ne doit jamais s’immobiliser. Toujours aux prises avec mon inachèvement — et loin de m’en plaindre —, je suis la projection de ma pensée dans sa réinflexion infinie.

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Expérience intérieure avant tout, le théâtre de la pensée ne se soucie guère d’une vérité. Il semble que, malgré la dénonciation constante de l’illusion théâtrale, qui nous tient lieu de pense-bête, dans la dramaturgie moderne, il y ait encore des gens d’une assez grande naïveté pour la rechercher jusque dans leur théâtre intérieur. Si l’artifice de la pensée en a long à dire sur nous-mêmes, il le fait plutôt par l’itérabilité de son caractère fondateur que par la multiplicité de vérités qu’il fabrique, vérités toutes contestables de par leur nature, mais qu’il ne faut point négliger pour cela, vérités dont le seul critère de validité est la rigueur intellectuelle avec laquelle est menée l’expérience intérieure. Le théâtre de la pensée n’est jamais qu’un miroir où se reflètent à la fois d’innombrables quêtes vers le savoir et vers le non-savoir. Et, pas plus que moi, il ne peut trancher, il ne veut trancher. Dans l’entre-deux, l’inconfort de la contradiction n’est pas seulement inconfortable…

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En parcourant à nouveau la sinuosité du lacis de ma pensée, de façon à en empêcher la stagnation, j’entrevois le passé à venir : ma pensée dans sa réinflexion infinie ne rebrousse pas chemin, même recroquevillée sur elle-même, et c’est penché sur le corps étranger qui lui sert d’appui, elle-même recroquevillée sur elle‑même inscrite à même un corps étranger, que j’assiste non seulement à sa re-présentation au second degré, mais surtout à l’étrange phénomène de son apparition à l’extérieur de mon corps et à celui de ma dépossession concomitante. Le passage d’une infinité de scènes originaires d’un théâtre à l’autre fait qu’inévitablement, les pensées qui m’incarnaient en moi me désincarnent hors de moi-même, me rendent en une succession, parfois discontinue, d’instantanés ou d’instants intellectuels, qui, dès qu’ils ont noirci la blancheur du monde — s’attachant à ce qui n’est pas moi —, ne m’appartiennent plus, sont déjà dépassés et n’en continuent pas moins leurs incessantes représentations. 

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Tout de même là, quelque part, en inadéquation avec ce que je crois être, en inadéquation avec chacune de mes productions,  je.

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« Je » n’est jamais que l’instantané de ma re-présentation  — me dépossédant sans toutefois me posséder, me re-présentant sans toutefois me représenter, moi —, et ce « je »‑ci, affirmé postérieurement, diffère intrinsèquement de ce « je »-là non seulement par une impossible adéquation entre eux, mais par la surimpression d’un autre instantané, d’un autre instant tenu immobile entre ses griffes.  Je ne suis aucun de ces « je » et les suis chronologiquement tous : « Le "je", comme l’affirme Butler dans le Récit de soi, représente toujours le moment de l’échec d’un sujet à se narrer lui-même. » Dès lors qu’il est prononcé, il, malgré son échec à me représenter, influe quand même sur le « je » à venir — par la nature même du langage : performative —, de même que, isolant l’instant de sa répétition, l’instantané de ma re-présentation ne peut faire autrement qu’agir sur l’instant à naître, celui de la re-présentation suivante.

 

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Mise en abyme, théâtre dans le théâtre, essai dans l’essai : faire du théâtre de la pensée le théâtre même de l’expérience intellectuelle, cela va forcément de pair, à moins d’être aveuglé par sa bonne volonté ou par certaines œillères théoriques, avec l’expérience d’un décalage, et l’écriture du théâtre de la pensée comme métaphore de l’essai, lui-même théâtre de l’expérience intellectuelle, s’y heurte, s’y ébranle, est confronté à l’expérience de ses propres limites, les cerne, puis se mine de l’intérieur — comme moi, l’essai ne correspond plus ni à lui‑même ni au but qu’il s’était fixé, comme moi, pas moins l’un que ni l’un ni l’autre : entre-deux.

Cette inadéquation entre ses différentes imbrications n’est pas le moindre des charmes de l’essai gigogne, dont l’hérésie, qui, selon Adorno, en est la règle formelle, m’apparaît par la médiation continuelle (à ne pas entendre au sens d’arbitrage) qu’il établit entre des contradictions insolubles. S’il se veut hérétique, cet essai doit en effet l’être non seulement par rapport aux autres genres, dont la pureté est aussi depuis longtemps entachée, mais aussi par rapport à lui‑même — ne pas répondre à son programme est en quelque sorte son hérésie fondatrice, laquelle ne doit pas être, à la hâte, associée à un manque de rigueur mais dénote plutôt la conscience qu’a l’essayiste du caractère expérimental, fondamentalement digressif de toute pensée. De par sa souplesse formelle, l’enveloppe en apparence barbare qu’est l’essai, tel qu’il se doit d’être, se montre la forme la plus à même de recouvrir, sans trop l’altérer, la difformité du théâtre de la pensée, qui, dans sa quête infinie vers savoir et non-savoir, ne progresse jamais que par soubresauts et avortements — la suspension de cette recherche infinie n’en accentuant que le caractère in-fini (l’infini, par définition, ne pouvant être menée à terme) —, la plus à même parce que débarrassée du monopole et  du contrôle de la raison, elle accueille plutôt que normalise. Mise en abyme de lui-même en tant que possibilité infinie d’accueillir l’altérité sans trop l’altérer, l’essai est gigogne par annexion, par liaison, par superposition, et ce qu’il contient, ne se contenant que tant bien que mal, le détermine tout autant qu’il en est transpercé de toute part.

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Entre-deux, l’essai en tant que théâtre de la pensée, comme lui, comme moi, à la fois s’autodétermine et est déterminé, c’est-à-dire qu’il est essentiellement le produit d’une réinflexion continuelle et rigoureuse entre ce qu’il est et ce qu’il n’est pas, entre le propre et l’étranger, entre l’intelligible et l’inintelligible : il se meut entre des contradictions insolubles dont il se fait, étant lui-même contradiction insoluble, l’intermédiaire pour la seule et bonne raison que cette intenable et souhaitable position constitue la seule possibilité qu’il a d’être, la seule possibilité qu’il a de progresser, avant son inévitable avortement, et, s’il est inscription de la théâtralisation de la pensée, théâtralisation du théâtre même de la pensée, pour ainsi dire fictionnalisation de ce dont son metteur en scène est dépossédé — celui qui pense ne pense plus, mais est écrit pensant, pensais-je à l’instant —, c’est par un long soliloque dialoguant avec toute forme d’altérité  inaltérable  en  lui-même  et  hors  de  lui-même  que  se  construit  l’essai  gigogne — soliloque fondamentalement dialectique —, de là l’hérésie de sa forme : de son rapport à l’altérité comme formateur.

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Et, tout en le vivant, cet essai gigogne, il me semble bien l’avoir rêvé à répétition dans l’ambiguïté d’une aube ne chassant jamais ma nuit, d’une aube ne chassant jamais ma nuit que pour l’éteindre, l’éteindre en l’espace d’un instant et laisser les ténèbres envahir la scène et le soleil brûler tant qu’il voudra.


mercredi 11 juin 2008

Insuffisance rénale

Excroissance inutile, ta queue, plus inerte que celle d’un enfant, ne te servant même plus à pisser, n’était qu’un organe impotent parmi tant d’autres. Associée à cette impuissance, ton angoisse ne pouvait s’annuler que dans la pensée de la mort, et c’était déjà une mort à toi-même que d’accepter... que d'accepter que l’assouvissement de tes désirs suscités par ta perversité, par tes émotions esthétiques et érotiques te soit interdit, que ta queue devienne le pendule flasque de ton agonie, le pendule flasque de ton agonie...
Ta queue, l'image même de ton atonie.

mercredi 21 mai 2008

Pastiche de Bernhard

Les touristes, véritables étendards de la mentalité petite-bourgeoise, se différencient sans difficulté des simples voyageurs par leur obsession débilitante et, dès lors, stupide pour la photo, et si chacune de leurs stupides photos touristiques s’avère un chef‑d’œuvre d’abrutissement, un chef-d’œuvre qui, surkitschifiant le kitsch, ne manquera pas d’être l’aberration finale, et encadrée, de la décoration horrible d’un horrible petit salon petit-bourgeois, un chef-d’œuvre représentant leur essence, un pur néant intellectuel, c’est que, pour les touristes, tout comme pour leurs parents et, avant eux, leurs grands-parents, la photographie est une obsession débilitante, et ce, à temps plein. Tout ce qu’un touriste prend en photo est, par le fait même, dénué d’intérêts artistiques, les touristes, comme les petits-bourgeois, ne connaissent rien à l’art et, par conséquent, à la photo, et s’ils ont, par mégarde, fixé leur appareil sur un quelconque objet qui ne serait pas dénué d’intérêts artistiques, les touristes, au moment même où ils appuient sur la gâchette, laissant la lumière irradier la pellicule, y projettent et leur sensibilité répugnante et leur âme non moins répugnante en une mixtion telle qu’ils arrivent à tuer toute forme d’art. Cette œuvre, je la connais, je l’ai photographiée, dit le touriste, voilà toute sa culture. Lorsqu’ils s’apprêtent à prendre leurs débilitantes photos touristiques, et remarquer qu’ils n’en prennent jamais une seule car, les crétins, ils créent en série des séries débilitantes, il va sans dire, les touristes s’installent, en minables créatures qu’ils sont, devant un objet, un paysage tout aussi minable qu’eux, et attendent qu’un des leurs leur donne le départ, départ de la course stupide qui les fera au mieux coïncider avec leur propre grossièreté, et ensuite soumettent, sans jamais vraiment le regarder, ce que leurs caméras pointent à une myriade de flashs qui, dans une interminable série de cliquetis, le dégradent et le brûlent irrémédiablement le rendant, dès lors, encore plus grossier. Et puis, pour prouver, par ostentation, à leurs crétins d’amis touristes petits-bourgeois qu’ils étaient véritablement tous présents auprès de l’objet, du paysage minable, les touristes s’y immortalisent: vient tout d’abord le tour du père, ensuite celui de la mère, et celui des enfants, et celui du loulou frisé, membre le plus intelligent, et ce sans doute parce qu’il est le seul à ne pas posséder de caméra, de la famille des touristes, loulou que traînent partout avec eux les touristes, et ainsi de suite, toute leur dégoûtante et nauséeuse généalogie déambule sous les cliquetis et les flashs, c’est d’un kitsch stupide et profondément déprimant. Dès qu’on entend une série de cliquètements, nous pouvons avoir l’intime certitude que nos haut-le-cœur sont justifiés et que nous nous trouvons en présences de minables crétins prenant de débilitantes photos. Les touristes ne pensent pas, ils cliquettent, voilà ce qu’ils font. Il m’est arrivé un jour de prendre dans mes mains une caméra et de ressentir l’avilissante frénésie de la photo touristique, j’en ai eu la nausée pendant des mois et j’en ressens parfois de nouveau les contrecoups… 

jeudi 14 février 2008

Tissu de mensonges

Ton slip danse entre mes doigts, insaisissable… Imitation de soie bon marché, sans doute fait de rayonne, ton slip, comme si son immobilité risquait d’en révéler la vulgarité intrinsèque, qui, jumelée à la tienne, s’était jadis abolie en une féerie – vite mise en échec par la réalité –, danse entre mes doigts, insaisissable.

Du plus profond de mon angoisse, je ne désire aucunement ta présence, sinon que ce que tu fus (alors). Laissant glisser sur le sol le voile de mon illusion, je palpe une absence, et, le passé ayant épuisé toutes larmes en moi, je ne puis pleurer que du bout de la queue, endurcie par la douleur: c’est la frénésie du malheur dans ma main gauche qui m’agite, l’autre main est posée sur mon cœur.

Tes résidus, gisant au fond du slip comme autant de restes d’amour, sont tout ce qui subsiste – tangiblement – de ce que nous fûmes. Je hume, non sans frémir, l’odeur rance de mes souvenirs, mixtion de sperme, de cyprine, de détritus vaginaux, et sens la moiteur de ta chatte qui, m’utilisant à sa guise, va et vient contre mon visage, tandis que la culotte souillée s’y promène, éveillant en moi le désir d’avaler tout ce que tu as à m’offrir : ma langue glisse sur les débris comme pour t’incorporer à moi. Et, soudain, je pleure : des larmes amères aspergent mon front, coulent sur mes joues – un baptême de mort.

            Il m’arrive de penser que seule la mort peut sceller un amour. S’il t’était arrivé un accident, si tu étais morte, je t’aimerais encore. Tu n’es plus pour moi que l’ombre de toi-même, que le voile d’une illusion, que le linceul qui couvrait ta chatte et ton cul, qu’un vulgaire slip. 

mardi 12 février 2008

Horse Shoot


La pureté, c’est le fascisme

-       Denis Vanier

 

L’homme ne recouvre jamais que partiellement son squelette. Tandis que s’éteint en moi le songe, cette pensée remonte à ma conscience, s’y impose, seule rescapée d’un champ de bataille. Et moi, je suis ce paysage dévasté où se livre la bataille qui ne peut se scinder qu’en un échec, c’est-à-dire à la fois en une victoire, ce paysage qui, dévasté par la pointe des lames, ne veut plus être un paysage, ne veut plus qu’être dévastation. Cette pensée, je ne me rappelle plus à quel moment elle est née en moi, et qu’est-ce que ça pourrait bien changer? car le temps, pour moi, qui me suis fait narcoleptique, n’importe guère : je ne m’éveille au réel, ce cauchemar intermittent, je n’y nais que pour m’assoupir dès que j’en trouve la force, dès que l’opportunité se présente à moi. Je suis en guerre contre le fait de faire mon temps, voilà pourquoi le temps ne m’importe guère; et je fais tout mon possible – tentant même l’impossible –, et ce, jusqu’à l’inanité, jusqu’à la léthargie la plus totale, pour ouvrir une brèche dans l’espace-temps de mon propre sort, pour atteindre une mort qui ne soit pas encore la mort.

            En ouvrant les yeux, j’aperçois les débris jonchant mes limbes – ustensiles, éclats de verre, ampoules brisées, restes de repas pourris, vêtements m’ayant soit servi à éponger le sang, le vomi, la pisse et la merde, soit servi de garrot – des débris qui, par strates, témoignent de mes faits et gestes, et déroulent, devant ce regard indifférent (de spectateur) qui m’est propre,  le spectacle d’une vie à laquelle, il me semble, je n’ai pas assisté, le spectacle d’une vie que je ne me souviens pas avoir vécu, le spectacle d’une vie dont je ne peux toutefois nier l’existence, le spectacle d’une vie qui m’ennuie à mort, m’enferme en moi-même, et que je veux à tout prix fuir. L’appartement est une vaste litière pour l’homme sans conscience, l’animal que je désirerais être, et, à mesure que je m’y suis abîmé, j’y ai rejeté tous mes débris de mémoire. Je voudrais bien voir mon reflet dans le miroir – savoir où j’en suis –, mais la seule pensée de devoir  traverser le salon pour me rendre jusqu’à la salle de bain me semble au-dessus de mes forces : j’ai beau vouloir, mais il ne se produit rien, la volonté me manque, et le seul manque est ma volonté…

            Peinant à soutenir le poids de mon corps, je me traîne telle une larve à travers les déchets, et, pour me relever, m’accroche à la cuvette toute crasseuse dans laquelle ma silhouette ne trouve comme reflet que cette même merde couvrant désormais mes mains. Mes yeux, alors que je détourne le regard, se rencontrent, rencontrent mes yeux, lesquels me ravissent et me glacent, car je le vois bel et bien – le rêve cessant de masquer la réalité, la perçant –, je le vois bel et bien qui point en moi, je vois bel et bien le squelette poindre en moi, comme s’il voulait s’enfuir, n’étant plus à l’abri du monde sous son armure de peau, comme si l’armature voulait échapper à la clôture de son monde, monde que j’ai soumis au calvaire de la délivrance, au calvaire de la souillure. Le pauvre croit qu’en s’éventrant, on peut s’évader de soi, mais il ne sait pas encore que ce type d’évasion n’est toujours qu’un abandon à un autre corps, à une autre prison. Non, moi, je ne me donnerai pas, je ne m’arracherai pas à la vie pour me donner si facilement à la mort, ce que je fais est beaucoup mieux : je chevauche à la fois la mort et la vie, et j’enferme, sans pour autant y avoir accès, par fragments le monde en moi, ce monde qui m’est une souillure, ce monde que je ne peux posséder que par intraveineuse, à la pointe de l’habitude, de l’assuétude, ce monde qui, banalement, ne m’est accessible que dans la répétition continuelle d’un rituel (acéré) me permettant d’atteindre une mort qui ne soit pas la mort et d’ouvrir une brèche dans l’espace-temps de mon propre sort. 

Prière


                 Je coupe ton nombril au milieu de ton corps. 

                       Sache bien et comprends que la maison où tu es né 

n'est pas ta demeure. 

 À quoi bon continuer comme cela, à quoi bon continuer comme si je ne savais pas que chacune de mes phrases se révélait un tombeau pour chacune de mes idées, à quoi bon continuer à ignorer la parenté se dessinant entre inhumation et écriture, à quoi bon tirer des mots insipides de mon existence plus insipide encore et tenter de les aligner sur du papier en une phrase lourde de sens qui ne se terminerait jamais, à quoi bon me couper de moi-même et coucher sur papier ces mutilations, à quoi bon, sinon à m’enterrer vivant, et ce, tout en me donnant l’illusion que je ne mourrai jamais, à quoi bon, sinon à m’aveugler sur ce dessein, mon dessein, tout en traçant inlassablement une spirale de mots n’ayant d’autre origine que la mort: moi-même, ma mort, à laquelle, dès ma naissance, j’ai goûté, car la mort, ma seule mère, m’a, dès ma naissance, laissé dans la gorge ce je ne sais quoi de fade qui, depuis, m’a gâté toutes sensations, la mort, ma seule mère, m’a, dès ma naissance, étreint la gorge, me suspendant entre ciel et terre par une étreinte funeste, la mort, ma seule mère, la potence à laquelle, dès ma naissance, je fus pendu, m’a, en nouant autour de ma gorge un cordon ombilical, véritable liant dont je ne savais s’il était mien ou sien, à jamais suspendu aux limbes, et je n’ai cessé d’être asphyxié ma vie durant, ne sachant pas si, par une volonté commune, ma mère avait attenté à mes jours comme – ce que j’appris plus tard – j’avais attenté aux siens, ne sachant pas si les ciseaux m’ayant arraché à la mort ne m’avaient pas aussi arraché à la vie, car, en  me coupant à la fois de ma mère et de ma mort, le médecin ne m’avait-il pas voué aux limbes et aux idées noires, car, en coupant par pure déontologie les ailes de ma mort, le médecin n’est-il pas celui qui, à rebours bien sûr, me fit comprendre qu’il n’y avait rien à gagner ni à espérer ici, où tout n’est que temporaire, à quoi bon continuer, peu me chaut le provisoire, la mort, elle, est éternelle, et quelle étreinte, quelle douceur peut attendre un enfant après avoir franchi le sexe d’une mère morte, le seuil d’une mère morte, à quoi bon continuer comme cela, il y a longtemps déjà que je me suis résigné à l’attente